Auteur: Mahmoud HM
À l’heure où l’ombre des remparts s’étire sur le granit rose de la Skala, un murmure s’élève des entrailles de l’ancienne Mogador. Ce n’est pas seulement le cri des mouettes, ni le fracas de l’Atlantique contre les récifs. C’est une vibration plus sourde, un battement de cœur organique : le son du guembri.Loin des circuits balisés et des terrasses Instagrammables, il existe une Essaouira de l’ombre. Une ville où les musiciens ne se produisent pas sur des scènes, mais se retrouvent dans des arrière-boutiques de luthiers, des zaouïas centenaires et des jardins intérieurs où le temps semble s'être cristallisé sous le règne du Sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah.
L’Âme du Bois : Dans l’Atelier des Maîtres Luthiers
Pour comprendre la musique d’Essaouira, il faut d’abord toucher sa matière. Le premier « jardin secret » du musicien n’est pas fait de fleurs, mais d'essences de bois. En s’enfonçant dans les ruelles étroites du quartier des artisans, loin de l'artère principale, l'air change. Il se charge d'une odeur poivrée de thuya et de citronnier.
C’est ici, dans des échoppes de quelques mètres carrés, que naît le guembri (ou hajhouj), l’instrument roi de la culture Gnaoua. Entrer chez un maître luthier, c’est assister à un rituel alchimique. Le corps de l’instrument est creusé dans un tronc de peuplier ou d’acajou, sa table d’harmonie est une peau de dromadaire, et ses cordes, traditionnellement, sont faites de boyaux de chèvre.
Le musicien vient ici comme on rend visite à un herboriste. On ne choisit pas un guembri, on attend qu’il nous choisisse. Le luthier n'est pas qu'un artisan ; il est le gardien des résonances. Chaque coup de ciseau est guidé par une oreille qui cherche la note capable de faire entrer l'âme en transe. Dans ces ateliers, entre les copeaux de bois et les vieux outils, les musiciens s’assoient, partagent un verre de thé à l'absinthe et testent la tension des cordes. C'est ici que se transmettent les secrets des Maâlems (maîtres), ces récits de voyages ancestraux qui ont mené leurs ancêtres d’Afrique subsaharienne jusqu'aux rivages de Mogador.
La Zaouïa : Le Jardin Spirituel de la Confrérie
Si l’atelier est le corps de la musique, la Zaouïa en est l’esprit. Ce sont les lieux les plus secrets et les plus respectés d'Essaouira. Une Zaouïa est un édifice religieux, le siège d'une confrérie soufie, mais pour les Gnaouas, c’est le jardin spirituel où la musique devient prière.
La Zaouïa des Gnaouas à Essaouira est un espace de silence et de recueillement. Derrière de lourdes portes en bois sculpté, souvent anonymes, se cachent des patios baignés de lumière où les murs sont imprégnés de siècles d'invocations. Historiquement, ces lieux ont servi de refuge aux populations déracinées, transformant la douleur de l'exil en une quête de libération spirituelle.
Le voyageur qui a le privilège d'être invité dans ces espaces découvre une autre facette du Maroc : celle de la tolérance et du syncrétisme. On y raconte comment la musique a le pouvoir de convoquer les Mlouk, les entités invisibles, pour guérir les maux de l'âme. Ce n'est pas une musique que l'on écoute avec les oreilles, mais avec le plexus. La structure même de la ville d'Essaouira, avec ses quartiers bien définis, a permis à ces confréries de préserver leur pureté loin de l'agitation commerciale de Marrakech ou de Casablanca.
Le Vent et la Mer : Les Musiciens de l'Air Libre
Il serait réducteur de limiter les jardins des musiciens à des espaces clos. À Essaouira, le plus grand jardin est celui de l'Alizé, ce vent que les habitants appellent le Taros. Ce vent est le métronome de la ville. Il façonne le caractère des hommes et, par extension, leur musique.
Allez vers le port de pêche au crépuscule. Entre les chalutiers bleus et les filets de pêche étalés, il n’est pas rare de voir de jeunes musiciens s’isoler sur les rochers. Ils ne cherchent pas d'audience. Ils jouent pour la mer. C'est une tradition ancestrale : confronter le son du guembri au fracas des vagues pour en tester la puissance. On dit que les meilleurs musiciens d'Essaouira sont ceux qui arrivent à se faire entendre au-dessus du vent.
Cet aspect historique est crucial : Mogador a toujours été une escale, un point de contact entre l'Afrique, l'Europe et le monde juif. Cette mixité se retrouve dans les jardins secrets des anciennes maisons de la Kasbah.
Dans certaines demeures privées, des musiciens juifs et musulmans partageaient jadis le répertoire du Malhun ou de la musique andalouse, créant un dialogue mélodique unique au monde. Aujourd’hui, bien que la communauté juive soit moins nombreuse, l’écho de ces jardins partagés résonne encore lors du Festival des Andalousies Atlantiques.
L'Heure de la "Lila" : Quand le Jardin s'Ouvre
La véritable immersion dans le monde des musiciens d’Essaouira culmine avec la Lila (la nuit de transe). Contrairement au spectacle de scène du célèbre Festival d'Essaouira Gnaoua et Musiques du Monde, la Lila privée se déroule dans l'intimité d'une demeure familiale ou d'une maison d'hôtes de caractère qui a su garder son âme.
Imaginez un patio central, des bougies pour seule lumière, et l'odeur de l'encens (le djaoui) qui sature l'air. Le jardin devient ici métaphorique : chaque couleur de la cérémonie (le blanc pour la pureté, le bleu pour le ciel et la mer, le rouge pour le sang, le noir pour la terre et les racines) représente un "jardin" différent de l'existence humaine.
Pendant toute une nuit, le Maâlem guide les participants à travers ces jardins colorés. C’est une expérience historique vivante. On y chante les souffrances de l'esclavage, l'appel aux saints protecteurs et la joie de la délivrance. Proposer une telle expérience touristique, c’est offrir une clé pour comprendre le Maroc profond, celui qui ne se livre pas au premier regard.
Pourquoi Essaouira demeure-t-elle le dernier sanctuaire ?
Si Marrakech est la ville de la mise en scène, Essaouira reste la ville de l'introspection. Ses musiciens ne sont pas des "stars", mais des artisans du sacré. La topographie même de la ville favorise cette discrétion. Les maisons sont construites autour de cours intérieures, les riads, qui sont de véritables chambres d'écho. Le son ne sort pas dans la rue ; il monte vers le ciel.
L'histoire d'Essaouira est celle d'une résistance culturelle. Face à la modernité galopante, les musiciens continuent de se retrouver dans leurs "jardins" — qu'ils soient faits de pierre, de bois ou simplement d'amitié. Ils y préservent un art de vivre fondé sur la lenteur, l'écoute et le respect des ancêtres.
